BOUCLER LA BOUCLE

La genèse

Le sport a quelque chose d’exceptionnel : il fait accepter de tourner en rond dans un monde où l’on passe son temps à courir. Tourner en rond, c’est accepter de ne pas avancer, de revenir à la case départ, et donc d’apprécier le chemin qui y mène… Le quotidien, l’entraînement, force souvent à tourner en rond, mais quand il s’agit de plus gros projets, ce n’est généralement pas le cas. En témoignent les courses qui se développent à l’image des « race across », des transcontinentales. Explorer est souvent synonyme d’aller voir ailleurs, d’aller chercher plus loin, pas de faire une boucle.

Après un premier projet l’année dernière à travers les Alpes, de l’Autriche à la France en passant par l’Italie et la Suisse, j’ai gardé en souvenir énormément d’endroits où j’ai « loupé » quelque chose, où je n’ai pas pu en voir plus, forcé par la distance que je devais couvrir quotidiennement. Alors cette année j’ai privilégié une boucle, une boucle disons bien « relevée », une boucle qui se mérite, une boucle difficile à boucler.  Si comme moi vous êtes gourmand, que la formule entrée – plat – dessert est votre préférée, si vous aimez la cuisine relevée, les plats qui piquent, le menu des « 7 Majeurs » est fait pour vous.

 

Les 7 Majeurs, l’aventure à échelle régionale

Lorsqu’on est à la recherche de nouveaux défis, de nouvelles aventures, on regarde parfois loin alors que notre pays, notre région, voire notre vallée, offrent bien plus qu’il n’en faut. L’année dernière, durant la dernière étape à rallonge (250km et 7000 de dénivelé) de ma transalpine, au détour d’un virage (à droite je m’en souviens parfaitement) pour prendre la direction de Guillestre, je repère un panneau routier mentionnant le col de l’Agnel et l’Italie. Je dois alors poursuivre mon chemin mais garde en tête ce panneau, cette destination encore inconnue. Habitant la Savoie, ce col est proche de chez moi, pourtant je n’en connais rien, alors pourquoi ne pas aller explorer sa vallée et les opportunités qu’il dévoile une fois la bascule effectuée ?

L’inconnu nommé Agnel, ce col et les perspectives qu’il propose en font la base du projet que je décide de mener cette année, en 2021. En me renseignant, je comprends que ce col fait partie d’une boucle dont on commence à beaucoup parler : les 7 Majeurs.

Cette trace baptisée par Patrick Gilles vous propose de gravir 7 cols culminant à plus de 2000 mètres d’altitude, pour un total de 360km et 12000 mètres de dénivelé. De Jausiers à Jausiers, en passant par le col de Vars, l’Izoard, l’Agnel, Sempeyre, la Fauniera, la Lombarde et (enfin !) la Bonette. Une heure de recherche suffit à trouver les informations utiles et essentielles sur cette route, 60 minutes pour dessiner mon nouvel objectif : grimper en un jour un dénivelé et une distance qui constituent une première pour moi.

 

C’est du sport ! Beaucoup de sport, mais c’est aussi une belle manière de boucler la boucle et « d’effacer » un regret pour enfin voir ce qui se cache derrière l’Agnel.

Fin 2020, j’ai donc trouvé mon objectif et ma motivation pour préparer l’année suivante, je dois maintenant en dessiner les contours. Après un premier trip en solitaire, je veux retrouver le plaisir de rouler accompagné. Seul tout est plus simple à organiser, mais ensemble le plaisir est décuplé. Trouver des candidats pour me suivre n’a pas été si simple. Entre des problèmes de disponibilité professionnelle, familiale, une chute et une blessure, mon cher gruppetto a évolué en nombre et en noms. Au final, au lieu de quatre c’est à deux que nous partons fin juillet après un premier report pour cause de maladie.

Mon compagnon de route est un très, très gros moteur mais surtout quelqu’un que j’apprécie énormément : Tom. Plus jeune que moi, plus sportif, très gros performeur en triathlon, connaissant son corps sur le bout des doigts, jouant avec ses limites à la limite de la perfection, il sort vainqueur d’une compétition XTerra quinze jours avant notre petite boucle.

Moi, avec mes vingt ans de rugby, à peine six ans de vélo (dont deux en triathlon), je me sens bien loin de son niveau. Pour autant, je sais que nous passerons ensemble un sacré moment, quelle qu’en soit l’issue.

Le grand jour

Nous voilà donc à Jausiers, un vendredi après-midi bouclant une semaine chargée pour nous deux. Nous ne sommes pas seuls, j’embarque avec moi une petite équipe photo et ma compagne qui va avoir la très lourde tâche de gérer les ravitos. Aucune pression, juste de l’appréhension.

Cette appréhension, je ne la cache pas, j’en parle même sans problème. Lorsqu’on se fixe des objectifs assez hauts, la peur fait partie de la préparation. La peur est, dans mon fonctionnement, un élément positif. Elle me pousse à m’entraîner, à éviter de me blesser et, surtout, à limiter les excès face au frigo qui est mon meilleur ennemi. Après vingt ans de rugby, lutter contre les kilos est un défi, surtout lorsqu’on veut grimper plus de 10000 mètres de dénivelé.

J’aimerais comprendre les gens qui disent ne jamais avoir peur, ne jamais avoir de doute. Selon moi, ce fonctionnement mène à mésestimer ce qu’on accomplit avec un surplus de confiance.

Dans ma manière d’appréhender les choses, l’entraînement m’apporte la dose de confiance nécessaire pour équilibrer les doutes, me fournir un peu de sérénité, et surtout de lucidité concernant mon niveau et mes projets.

 

Sur ce parking, je n’ai qu’un objectif: boucler la boucle assez rapidement pour ne pas passer deux nuits sur le vélo. Lorsqu’on est frais, rouler au lieu de dormir est envisageable. Mais sans réel entraînement spécifique, passer plusieurs nuits sur le vélo sans sommeil me semble inatteignable, voire dangereux vu ma préparation.

Majeur #1 Vars : l’échauffement.


Nous voilà donc partis, quittant Jausiers à 19h30. Le soleil commence déjà à se dérober et nous remontons cette magnifique vallée de l’Ubaye, laissant derrière nous le monstre de la Bonnette. Ce point de départ est parfait, puisqu’il laisse une bonne dizaine de kilomètres pour se faire les jambes avant un col abordable par rapport aux suivants.

Cette vallée est un paradis, un écrin magnifique de montagnes très « minérales », de versants rayonnant de l’orange au rouge comme seules les Alpes du Sud savent en proposer.

Grimper Vars par Saint-Paul au soleil couchant est un « must have » en termes de lumières. On refait le monde avec Tom, on se rassure en se disant qu’on a le meilleur matériel possible, que notre Bordeaux-Paris roulé ensemble au mois de mai nous a fait la caisse, etc. Le col est très vite atteint. Là-haut m’attend une chouette surprise : Aymeric, gérant d’un shop à Vars, avec collègues et enfants sur fond d’apéro. Les encouragements et la bonne énergie sont toujours bienvenus quand on entame autant d’heures sur le vélo. La photo souvenir est vite faite et nous basculons vers la transition pour Briançon. Pas forcément très excitante mais nécessaire avant le gros bloc final.




Majeur #2 l’Izoard : le vrai départ !


Nous arrivons à Briançon, la nuit tombée. La nuit est noire, point de Lune, la température est idéale après un début d’été catastrophique. Juste une petite part de pizza et nous entamons la montée vers l’Izoard. Nous avons bien conscience d’avoir laissé derrière nous les kilomètres les plus faciles du trip et d’entrer dans le vrai. Nous sommes frais, mais désormais concentrés. La montée se fait au (petit) train sous un ciel étoilé magnifique, les kilomètres passent très vite, le fait de connaître cette route facilite les choses, nous rassure.

Le rythme endurance.

On peut s’entraîner à garder un train, une allure d’endurance, mais j’ai l’impression qu’il faut réellement attendre le jour J pour la trouver. Ce qui est assez surprenant, c’est qu’entre l’appréhension et la fatigue, on trouve ce rythme assez rapidement.

Dès les premiers kilomètres, nous nous efforçons de ne pas mettre le « coup de pédale » de trop. Et finalement, dès l’Izoard, nous avons trouvé notre rythme. Une allure à tenir qui nous permet de parler sans s’essouffler, sans réel effort de relance… une allure pour profiter.

 


Grimper l’Izoard de nuit est une nouveauté pour moi. Ne pas voir le sommet, ne pas entrevoir la Casse Déserte et son décor martien, c’est étrange. Mais l’atmosphère est envoûtante avec la Voie lactée comme sentinelle. Aucune voiture pour nous déranger. Les seules lumières terrestres que nous apercevons sont celles de nos accompagnateurs. Au loin, la préparation d’un flash ainsi qu'un spot rouge s’invitent dans le noir absolu. Je profite de chaque seconde, j’ai conscience de la chance que nous avons.

Sans réelle notion du temps, nous atteignons le col facilement. Quelques photos avec l’équipe et nous basculons rapidement car le froid s’invite à la fête. Une poignée de noodles avalée avant la bifurcation vers l'Agnel nous réchauffe. Lorsque nous faisons une pause, l’oeil n’est pas rivé sur le chrono, l’atmosphère est détendue, l’équipe à bloc, nous n’avons pas d’objectif réel à atteindre en terme d’heure, alors autant profiter !


Majeur #3 l’Agnel : les yeux grand ouverts, la Voie lactée comme guide.

Descendre l’Izoard et prendre ce fameux virage à gauche, synonyme d’aventure, me donnent un regain de motivation alors que je suis déjà sacrément heureux d’être là. Le panneau m’indiquant l’Agnel est ancré dans ma mémoire depuis plus d’un an, le suivre me libère d’un poids. Je suis désormais bien dans les 7 Majeurs !

Une route est une route, mais une nouvelle route est un cadeau. L’approche de l’Agnel est un régal. La vallée du Guil et ses ressauts, le bruit de son courant, le fort Queyras endormi, tout cela vaut réellement la peine de sortir le vélo en pleine nuit.

 


Nous prenons à droite pour laisser l’eau suivre son cours et nous nous dirigeons vers Saint Véran, « plus beau village de France » selon les guides locaux. Pour nous c’est surtout une montée douce avec quelques relances. Pour tout cycliste en manque d’entraînement, monter l’Agnel est très facilement envisageable et garantit une sortie pleine de charme. Vu l’heure à laquelle nous roulons, le charme est au bord de la route mais pas que… la Voie lactée s’offre toujours à nous et cette fois nous guide vers le col. Nous ne voyons pas les kilomètres passer, les yeux plongés dans les étoiles. Nous avons trouvé depuis longtemps le meilleur matériel et surtout le meilleur braquet. Le coup de pédale est souple pour atteindre les 2744 mètres du sommet.

Tom roule toujours devant, je sais qu’il est bien plus affûté que moi, mais nous nous retrouvons à chaque ravito avant de replonger dans nos bulles. Grimper longtemps nécessite une certaine concentration ou, a minima, une certaine écoute de son corps. Malgré mon désir de ne pas être seul, j’ai parfois besoin de m’isoler. La musique m’accompagne à chaque coup de pédale et me permet aussi de mieux faire passer les heures de selle. Pour autant, je profite de la présence de l’autre de manière régulière, nous partageons nos impressions et surtout le sentiment de chance que nous avons d’être là.

Nous voilà en Italie : emmitouflés dans nos doudounes au milieu d’une nuit fraîche mais clémente, nous basculons vers le village de Sampeyre. Je cherche le Monte Viso au milieu de cette nuit noire, pas moyen de le voir, il dort profondément avant de nous offrir une des plus belles aubes auxquelles j’ai pu assister.

Majeur #4 Le Sampeyre : les choses sérieuses commencent.


Jusqu’ici, nous avons roulé très souple. Très peu de relances nous ont obligés à écraser la pédale. l’Italie nous accueille avec une certitude : la sinécure est désormais finie, il est temps d’appuyer ! J’ai énormément lu sur les cols italiens que nous allons grimper, j’avoue que je les redoute. Honnêtement, j’en ai peur, vraiment peur.

Pourquoi grimper ?

Vue de la vallée, la montagne impose sa grandeur, elle nous domine mais nous invite aussi à venir la découvrir.  En la grimpant, on apprend à la respecter. La beauté de ses paysages n’a d’égale que l’effort produit pour l’admirer. Elle se mérite mais n’est jamais vaincue. A ceux qui évoquent un combat contre eux-mêmes, contre le dénivelé, je préfère parler de jeu. Nous jouons aux explorateurs, nous jouons à gravir des cols, des cimes pour les alpinistes, mais jamais nous ne vaincrons les montagnes. Pour les cyclistes, le risque est au pire une belle hypoglycémie, un coup de bambou, mais lorsque je grimpe, je garde toujours à l’esprit les vrais héros : les alpinistes. Eux, mettent en jeu leur vie pour aller gravir des sommets qui, à chaque instant, peuvent les avaler.

Grimper, c’est aussi accepter de prendre le temps, de ralentir. C’est une invitation à la contemplation d’un milieu qui fait rêver. Aucune montagne n’est identique aux autres, chacune offre ses secrets, son histoire. A nous d’aller les chercher, et pour cela nul besoin de gravir beaucoup de dénivelé, dès lors qu’on sait profiter du spectacle !


Dès les premiers mètres de la montée du Sampeyre, la pente est raide. Pour preuve, sa moyenne est de 8.5% (sans jamais excéder 10) durant plus de 15 kilomètres. D’abord en forêt, nous traversons, via une petite route, des pâturages magnifiques. A cette heure, tout est toujours paisible, même les vaches sont encore endormies, les marmottes silencieuses.

Nous reprenons nos rythmes respectifs pendant qu’un nouveau cadeau se dessine. Après la Voie lactée de l’Agnel et de la fin de la nuit, nous entamons la montée vers cinq heures du matin, c’est désormais l’aube, puis l’aurore, qui s’installent. Par-dessus une mer de nuages magnifique, je retrouve mon fameux Monte Viso et la chaîne du Piémont/Queyras. Encore une fois la beauté se mérite, il faut bien mettre votre réveil pour profiter de ce spectacle !

Toujours aussi facile, Tom prend des photos tandis que nous éteignons enfin nos phares. Malgré l’effort produit, la température se réchauffe doucement. Le dénivelé n’est rien comparé au cadeau que nous offre cette vue de retrouver la lumière après des heures d’obscurité.

Chaque kilomètre nous donne une raison de profiter. Je ne le cache pas, malgré la fatigue d’une nuit de veille, les kilomètres accumulés, nous sommes toujours aussi heureux, nous profitons de cette chance que nous sommes allés chercher.

Pour autant, je sens désormais mes jambes qui s’alourdissent lentement. La prudence est toujours de mise, nous jouons entre les deux dernières vitesses que nous offre notre groupe justement équipé de 12 vitesses. Je suis parfois sceptique sur les évolutions du matériel, mais nos BMC Roadmachine, équipés en Sram Red eTap, présentent toutes les nouveautés du marché et assurent un confort dingue durant ces kilomètres. On peut réellement mouliner sans forcer et trouver les rapports nécessaires pour varier la cadence et l’intensité. Je suis même surpris par le confort qu’offre le cockpit full carbone one piece. J’avais quelques craintes puisque je n’avais pas encore roulé avec ce genre de profil, mais j’y trouve réellement ce qu’il faut pour tenir les kilomètres.

Nous atteignons ainsi le sommet du Sampeyre qui nous réserve un panorama à 360° sur le Piémont italien, le Gran Paradiso et le beau Queyras français. L’équipe qui nous attend là-haut profite de la vue, emmitouflé dans des sacs de couchage tandis que nous sommes maintenant, de notre côté, plutôt bien chauds !

Ce col, régulier, n’est pas si simple. Il demande de la maîtrise et de la connaissance de soi. En pleine journée, je pense que j’aurais pu aller à la faute en voulant trop « envoyer ». Le fait d’y passer au lever du jour m’a permis de davantage profiter du spectacle, d’oublier le sport au détriment de l’expérience. Pour autant, le dénivelé indiqué sur le GPS me rappelait à l’ordre lorsque je flânais un peu trop.

Le temps d’ingérer une boisson chaude, d’avaler tout ce qui passe à proximité, nous basculons vers LE sommet que je redoute le plus : la Fauniera, aussi appelé le col des morts.


Majeur #5 la Fauniera : Colle dei Morti – une réputation et un surnom sur mesure.


De toutes les lectures que j’ai pu avoir sur les 7 Majeurs, aucune ne différait concernant cette ascension : la Fauniera est un enfer. Tous ceux qui ont dit avoir « vaincu »  la montagne, je les invite à venir grimper ce col.

Le « col des morts » mérite bien son nom. Il vous détruit, vous vomit pour vous renvoyer là d’où vous venez.

Mais ma version n’est pas l’unique vérité, loin de là. Tom vous en racontera une autre bien différente. Il a apprécié les passages à plus de 20%, les murs dans lesquels vous devez serrer à droite pour laisser les voitures vous dépasser. Voitures chargées de passagers avec un regard aussi admiratif que compatissant.

Après quatre premières ascensions « bien gérées », la Fauniera m’a rappelé que l’entraînement ne fait pas tout. Je m’y suis rendu compte que pour arriver à son pied, j’avais déjà pioché dans mes réserves et qu’il allait falloir aller puiser très profond pour en arriver à bout.


Non, je n’ai pas vaincu la Fauniera, j’ai accepté sa sentence, baissé la tête et oublié l’inflammation naissante dans mon genou gauche, au détour d’un virage au sein duquel je tirais mon destrier et traînais ma carcasse comme je le pouvais.

Encore une fois, je ne peux que remercier mon vélo et son montage taillé pour l’endurance qui m’a permis de ne pas mettre pied à terre.

Ce que je retiens de cette ascension : elle est aussi, voire plus, dure qu’on ne la décrit. Les premiers kilomètres en forêt vous font au premier abord croire que « finalement ça va passer » et puis… et puis ce panneau 20%, puis un autre… Un enchaînement de dénivelés à dégoûter un cordiste. Sortie de la forêt : un très court répit vous est offert. Une clairière, une ferme et un parking. Invitation à la pause à laquelle je n’ai surtout pas répondu par peur de ne jamais repartir. Alors, j’ai essayé d’oublier mes jambes, mon dos qui commençaient sérieusement à me rappeler mes vingt saisons de rugby, et je ne me suis concentré que sur Tom qui me paraissait facile, toujours 50 à 100 mètres devant moi.



Un premier col qui n’est pas la Fauniera, le Colle d’Esischie, qui vous fait croire que vous y êtes ! Mais non, un virage à droite vous rappelle que la statue de Marco Pantani n’aurait pu se trouver là, il faut pousser pour la voir, pousser encore et toujours. Continuer d’appuyer sur les pédales pour boucler ce qui restera pour moi un cauchemar. Là-haut, c’est un autre monde : des Italiens habillés comme le Pirate viennent prendre la photo souvenir, vous narguent de par leur fraîcheur. Moi j’ai juste laissé le vélo là, devant Marco, bu une ou deux canettes, mangé tout ce qui me passait sous la main et surtout ingurgité des anti-inflammatoires pour me donner une chance d’aller grimper les deux derniers cols de ces sept (« foutus » à ce moment-là) Majeurs !

Quelques photos plus tard, constats d’un sourire forcé, d’une fatigue désormais non dissimulée, et nous redescendons. Quel plaisir de croiser quelques homologues qui, comme nous, peinent à monter… c’est étrange, c’est mesquin, mais cela fait du bien parfois de voir qu’on n’est pas forcément seul dans le pétrin !

Arrivés dans la vallée, nous remangeons un bout avant de rallier Pratolongo et la bascule vers la France ! La Lombarde, ces 21 km de vent pour un dénivelé moyen de 7 %, donc bien abordable, sauf lorsque l’on roule depuis la veille !


Majeur #6 : La Lombarde, cheveux aux vents, mollets en dedans !

Les médicaments font leur effet, mon genou est toujours douloureux, mais mon dos se relâche. Désormais c’est à Tom de peiner. Il a toujours les jambes, il lutte juste contre la fatigue. La Lombarde est un col facile, long mais facile. Il faut juste composer avec les éléments : une circulation mêlant camping-cars, voitures de sports et motards.  Et au milieu, quelques cyclistes semblant s’être perdus.

Après la Fauniera, je me suis promis que vu l’enfer qu’on avait traversé, je finirai quel qu’en soit le prix. A ce point, je ne m’écoute plus, j’avance. J’essaie de distraire Tom. Au détour d’un virage, un rayon lâche : j’appelle mon mécano, trouve de quoi réparer, essaie d’oublier cet épisode et repars aussitôt.

 




Je dois dire que je n’ai rien à retenir de ce col, à l’exception de ces deux derniers kilomètres qui nous laissent entrevoir le Queyras français et la perspective alléchante de la Bonette, de la fin.

Alors dans le vent, nous avançons, atteignons le col. A plat, à peine chauds malgré l’effort. Bien emmitouflés, gavés du ravito que nous avons littéralement pillé, nous redescendons vers Isola.

De là nous attend une transition vers Saint-Etienne-de-Tinée, un faux plat insignifiant vent dans le dos. Je connais cette route que j’avais empruntée en sens inverse pour rallier Menton, j’en profite car je sais que le dernier col qui nous attend, synonyme de délivrance, est également un sacré morceau.


Majeur #7 la Bonette : pas le plus haut col d’Europe, pas le plus beau, pas un cadeau…

La Bonette fait peur aux cyclotouristes mais elle les attire. Elle leur propose une fausse promesse : non, ce col n’est pas le plus haut d’Europe, ni le plus beau lorsqu’on le grimpe depuis la Tinée.

Pour nous, plus question de profiter du paysage, mon genou est de nouveau excessivement douloureux. J’en ai des nausées, mais j’avance. Tom est encore et toujours frais. Fatigué mais avec la socquette légère! Je savais que le bonhomme était solide, mais là, c’en est écœurant. Pour autant, il a le sourire, me motive, me parle. Malheureusement, à ce stade je suis imperméable à tout encouragement.

 

Je suis rentré depuis longtemps dans ma bulle, je tente de me persuader que la douleur n’est que passagère, que c’est le prix à payer pour réussir.

Je me répète sans cesse qu’arrivé à vingt heures de selle, quasiment vingt-quatre heures au total depuis notre départ, on n’abandonne pas. Je ne veux pas décevoir ma tous ceux qui m’ont aidé à mettre ce projet sur pied …



Surtout, lorsque je commence à entrevoir la cime, un souvenir me revient, celui de mon abandon sur Bordeaux - Paris en mai pour cause mécanique. Or, abandonner deux fois de suite est intolérable, alors je continue, baisse la tête et mets de côté toute pensée négative, tout signal provenant de mon corps ; à ce stade, je n’ai plus réellement conscience d’être sur un vélo.

Cependant, sachez que la Bonette peut être une partie de plaisir lorsqu’elle est abordée dans d’autres conditions. C’est un col aux paysages variés, ses installations militaires désertées depuis longtemps lui donnent des airs de désert. On y croise de nombreux troupeaux, des chiens de bergers galopant dans le pentu avec une aisance quasi inacceptable !

La Bonette est une grimpée comme les autres, peut-être plus longue, mais pas plus dure, sauf pour nous. Nous avons tellement donné pour en arriver là. Cette ascension est une punition mais c’est aussi une délivrance. Arrivés au col, il faut se faire à l’idée que ça n’est pas fini : il faut aller chercher cette fichue cime. Et pour le coup, n’importe qui vous dira que c’est un défi. Un dénivelé à deux chiffres pour boucler la boucle. Tom a le sourire, nous y sommes presque.

Marie m’attend à quelques décamètres de la fameuse plaque célébrant la plus haute route d’Europe, nous finissons ensemble, elle trottine à peine pour me suivre. Je donne ce qui me reste et pose mon vélo.

Nous y sommes !

Fatigués, vidés, mais arrivés… J’en suis à un point où je ne peux même plus éclater de joie, plus crier mon bonheur. Je ne suis pas forcément heureux. J’ai juste le sentiment d’un devoir accompli.

La photo souvenir est rapidement faite, nous redescendons vers Jausiers sous la pluie. La météo nous aura donc fait un beau cadeau, rouler au sec les 7 majeurs et nous doucher avant de rentrer à l’hôtel.

Cela fait désormais un mois que la boucle est bouclée. Les souvenirs, d’abord embrouillés, s’organisent peu à peu. Les pièces du puzzle trouvent leur place et, sans surprise, je cherche déjà le prochain projet. Mais à tout ceux qui veulent en voir plus, qui aiment la montagne, répondez à l’invitation lancée par Patrick, lancez vous sur les 7 majeurs !